ARCHEOLOGIE  AERIENNE
EN  LIMOUSIN


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                                                  Carte  IGN  au  1/25 000ème  Série bleue   N°  2031  Est   LIMOGES


LIMOGES,  AUGUSTORITUM ANTIQUE:

                                                                   la ville coloniale.


                                                     Une ville nouvelle

   On ignore toujours quel était le chef-lieu de la province des Lémovices avant la conquête romaine. On connaît bien par contre la nouvelle capitale que se donna cette "cité" (au sens de province, région) quelques décennies  après la victoire de César. Mieux encore et grâce aux beaux travaux de Jean-Pierre LOUSTAUD poursuivant les notes, les relevés et les fouilles effectués depuis des siècles par les érudits limougeauds, on connaît maintenant l'essentiel de  la trame interne de ce que fut la ville gallo-romaine d'Augustoritum. Nous en indiquons grossièrement l'emprise ci-dessous par une surimpression rouge, sur le tissu urbain actuel.
Limoges antique

    Augustoritum, une ville gallo-romaine inscrite dans un vaste rectangle et composée d'îlots pris dans les mailles d'un réseau de rues orthonormées dont le  tracé  est constamment affiné au fil  des recherches qui se poursuivent.
      Le forum - encadrement jaune -  à la fois centre religieux et administratif , était centré sur l'emplacement de l'Hôtel de Ville actuel et sur les bâtiments - ancien séminaire puis ancienne caserne -  que l'on a appelés durant la dernière moitié du XXème siècle, le Centre Administratif  Blanqui.
   Il semble bien que dès le temps de  sa création, il ait pu y avoir un noyau de peuplement annexe, un "faubourg" avant la lettre : au nord-ouest , centré  sur le Jardin d'Orsay qui est établi depuis le XVIIIème siècle, sur le comblement de ce qui restait de l'amphithéâtre antique.  Sur notre cliché, parmi les arbres, suite à une fouille maintenant comblée, on aperçoit, en quart d'ovale, l'arase ou le soubassement d'une précinction qui circulait au milieu des gradins.
    A l'est il est possible qu'un second centre de peuplement ait existé précocément sur un promontoire que l'on nomme le Puy -St Etienne,  un espace élevé au-dessus de la Vienne et  un lieu  dont on sait que le centre a été occupé il y a 2000 ans et bien avant la cathédrale actuelle, par un temple païen.

Des routes destinées à parachever la conquête

   Dès les lendemains de la conquête romaine, autour de cet ensemble urbain, se mirent à rayonner des routes qui devaient  assurer la circulation rapide des Légions, des porteurs d'ordre de l'administration centrale, des collecteurs d'impôts et, probablement aussi et par permission spéciale, des commerçants et de leurs caravanes. Tracées de préférence sur les hauteurs, aussi loin que possible des lieux réputés insalubres, nous avons déjà décrit et illustré l'élévation monumentale de leurs  chaussées, la largeur de leurs aménagements latéraux, la rectitude de leur projet , la façon inaccoutumée d'affronter et de vaincre le relief . . . dans une démarche d'où la volonté d'impressionner l'indigène n'était sans doute pas exclue.

                          L'Histoire n'est pas un long fleuve tranquille. . .

Limoges
     A peine trois siècles
de Paix Romaine et progressivement s'instaura une  longue durée      d'insécurité   grandissante. Aux portes de la belle ville coloniale, de plus en plus dégradée - car aux exactions  s'ajoutait une nécessaire récupération de   matériaux -  on    édifiait  sur le Puy St-Etienne un réduit fortifié, un castrum,  pour se mettre à l'abri des hordes d'envahisseurs  qui sporadiquement, arrivaient du nord et de l'est.  

Des voies nouvelles

    Curieusement et contre toute attente, le système politique  restait en place, encore actif et productif : de nouvelles voies furent  construites,  s'adaptant à chaque étape d'une situation politique en régression.

  On  observe ces voies nouvelles, se surajoutant dans l'immédiat aux anciennes sans  pour autant  les   remplacer  totalement   semble-t-il,  puisque nous découvrons de nombreuses bretelles de jonction qui les unissent,  pour un échange d'itinéraire sans heurt et évitant - dans la mesure du possible - les parcours rétrogrades.
      Sur l'étendue urbaine et périurbaine de Limoges et à l'exception d'un secteur nord à nord-est et est auquel nous ne nous sommes pas suffisamment ou trop tardivement attaché,  une telle situation est encore  particulièrement lisible, livrant au prospecteur des canevas routiers nouveaux et des situations  tout à fait riches d'enseignements pour l'extension de la recherche.

  Dans l'espace périurbain de Limoges, ce réseau - complexe certes mais encore très présent sur le terrain et sur les documents imagés - est   un véritable musée à ciel ouvert.

LA  TABLE  DE  PEUTINGER

   Au rang des documents qui peuvent donner une image  des routes de la Gaule devenue romaine, l'amateur sera plus sensible à la Table de Peutinger.
    C'est la copie sur parchemin d'un original antique gravé sur le marbre et dont l'origine se situerait   au second siècle de notre ère.  La Table   est apparue aux yeux du petit monde occidental, à la suite d'un héritage, il y a 500 ans. C'est un document figuré qui ressemble à une carte à latitude compressée, très compressée. 

Peutinger 1
   In extenso, le document montre les principales routes romaines de  l'Empire, depuis l'Asie Mineure jusqu'à nos contrées occidentales. Nous n'en présentons ici qu'une toute petite partie.
      A gauche, observez qu'en face de notre Bretagne, l'Angleterre était déjà une ile.
    A droite,  le Rhône sort de la Suisse actuelle mais tournant trop vite au sud, il a manqué Lyon (Lugdunum ici Lugduno) perdu à l'ouest au milieu des terres. Et effleurant Vienne (Vigenna) et recevant  des Alpes un affluent de rive gauche, il va  se jeter dans la Méditerrannée.près de Marseille (bâtiment en demi-cercle: Massilia). 
Peutinger 4
  Le nom des différents peuples gaulois y est  mentionné mais la localisation en est assez approximative. 
 A gauche,  en bas, la chaîne des Pyrénées ( arc brun dentelé ) est traversée (au Perthus) par la Voie domitienne qui va en Espagne, venant  d'Arles via Nimes et Narbonne. Au-dessus, la Table montre le tracé incertain de 2 rivières ou fleuves parallèles et qu'il vaut mieux oublier car ils n'apportent rien à notre propos.
 
  Nos quatre reproductions de la Table se complètent . . .

  Ci-dessous, entre les deux fleuves précisément,  on remarquera la ville (deux tours jumelles dans notre carré rouge) d'Ausrito, abrégé d'Augustoritum : c'est nous, Limoges ! Plus haut , un bras de mer s'insinue dans les terres : c'est un golfe, sinus aquitanicus,  le Golfe de Gascogne. Il est si aplati qu'à son "embouchure"  Brest / le Conquet, (Gesocribate ) fait face à Mediolano (abrégé de Mediolanum Santonum) que nous appelons Saintes, capitale des Santones (touches vertes).

Peutinger 2

Restons sur le sud-ouest de la Gaule,  mais notons qu'au sud de la Méditerranée,   l'Afrique du Nord faisait partie de l'Empire.

                                    La leçon de la Table

Peutinger 3
  Au milieu de l'agrandissement qui figure ci-contre, Ausrito (Augustoritum) est une ville d'où partent 4 voies antiques mais il y en avait  d'autres sans aucun doute, plus ou moins importantes. Le forum d'Augustoritum ( les 2 tours) est donc représenté flanqué de deux bifurcations dont rien ne nous dit à quelle distance du centre elles se situaient. Car les petits segments d'itinéraire commun sont chiffrés avec la première étape : oui, mais laquelle ?  
     La plus rectiligne certainement ! 
  Les chiffres romains indiquent des distances en lieues gauloises : 2200 mètres.
   Ainsi Cassinomago (Cassinomagus) à l'ouest (point rouge), figure à 17 lieues gauloises d'Augustoritum, distance parfaitement exacte, c'est l'étape importante et monumentale de Chassenon : en bonne logique le court trajet commun aux deux voies allant vers l'ouest à partir du forum, devait donc être très court !  
   Pour les spécialistes, les noms latins  de nos villes actuelles sont en majorité connus  mais  quelques-uns  font encore problème. Ainsi, supputations mises à part, la localisation de Sermanicomago au-delà de Chassenon est inconnu et si plus loin, Aunedonnacum est l'ancien nom d'Aulnay, on peut se demander ce que le rédacteur et/ou  les copistes de la Table ont voulu représenter en inscrivant ici une localité située  très au nord de la ligne directe Limoges-Saintes.
  Toujours à l'ouest mais sur l'autre voie, Vesuna est Périgueux et Fines (Thiviers peut-être), l'étape-frontière entre les Lémovices et les Pétrocores. Au bout du chemin Burdigalo, Burdigala est Bordeaux. Mais Périgueux (Vesuna) précisément, situé à plus de 100 km de Limoges n'en affiche guère plus de 60 pour le rédacteur de la Table.

   A l'est de Limoges, Acitodunum   serait Ahun mais Pretorio reste mystérieux .  On sait seulement que le nom de Pretorio représentait à cette époque, un site d'étape voire de séjour certainement somptueux, pour d'importants personnages en mission : quelque chose comme un hôtel pour super-préfets IGAME ("Inspecteurs Généraux de l'Administration en Mission Extraordinaire") ou carrément un gouverneur de province, un "procurator". L'érudition locale  bataille toujours sur la localisation de ce qui fut sans doute un bel édifice plutôt qu'une petite ville. Et pour cette résidence,  on a pu essayer tout récemment de valider le site de Sauviat-sur-Vige : sacrée décentralisation !

  Fines représente la frontière entre les Lémovices et les Arvernes dont la capitale, Augusto-Nemeto, s'appelle aujourd'hui Clermont-Ferrand. La voie poursuivait alors jusqu'à Lyon (Lugdunum) capitale des trois Gaules.
    Mais, déjà nous avons perdu pied car le chiffrage des distances, à nouveau, ne correspond  à rien de connu ou de simplement  plausible. Sur l'étape de Limoges à St-Priest-Taurion, l'itinéraire admis et constamment rappelé  depuis un demi-siècle, s'est en fait fourvoyé sur des itinéraires de jonction incommodes ou des diverticules tortueux, sans issue sur le trajet revendiqué de St Priest. Et de là jusqu'à Sauviat, le tracé  proposé et assez bien cadré par Couraud - à un petit hiatus près, dû à la précipitation -  a récemment été dérivé sans besoin vers des propositions qui font litière des prescriptions de  la doctrine routière antique.

    La seconde voie, toujours à l'est d'Augustoritum, est nécessairement orientée  au nord  puisqu'elle va à Avaricum ( Bourges). Sur la Table et après une brusque inflexion , nous lisons un embranchement vers Poitiers (Lemonum).  La voie principale se termine à Bourges  qui succédera  (ou qui a  déjà succédé)  à Saintes comme capitale de la province d'Aquitaine. Mais au sujet de cet itinéraire, nous avons déjà parlé d'ambiguité possible et de trajets multiples : nous y reviendrons.

        Une réputation mitigée

   On comprendra dès lors plus aisément pourquoi  la crédibilité de la vénérable Table de Peutinger fut généralement  médiocre au sein des cénacles savants : le grand Camille Jullian la considérait  comme une totale ineptie. Plus près de nous et pour  Raymond Couraud, qui tentait en 1960, de réhabiliter les itinéraires  anciens à partir d'autres sources, elle avait " la valeur d'un agréable et inoffensif jeu pour les jours de pluie".
   Ce document figuré se montre paradoxalement à la fois trop précis et  trop ambigu, pour coller aux propositions  éclectiques et évolutives  des  archéologues - au demeurant peu nombreux - qui poursuivent aujourd'hui sur cet étroit créneau , des recherches et des publications savantes.    
  Aussi, nous voyons bien que, pour préserver un  gisement où tout un chacun peut à tout moment puiser  matière à une nouvelle analyse et de nouvelles thèses , on en pratique la lecture avec prudence  et on observe à son égard, une certaine suspension de jugement.

   Nous savons aujourd'hui et nous l'avons dit, que le relevé enfin exact et exhaustif  de nos plus anciennes voies antiques sera le fait de prospecteurs laborieux et patients qui se seront donné un jour, les moyens de devenir - guidés par des images aériennes - des analystes de terrain pointilleux  avançant sur un front assez large pour ne pas se laisser surprendre et manquer en chemin des indices majeurs.
   Et qui pourront voir un jour, leur patient travail éclairé par  l'apport érudit  et le jugement   de l'archiviste savant : cela pourra enfin s'appeler  l'Histoire.

   Il se pourrait qu'à ce compte la table de Peutinger en soit un peu réhabilitée : comme une très vieille "Chanson de Geste".          


UNE  MOSAÏQUE D'IMAGES

    On ne peut espérer reconstituer une image fiable des voies antiques ou anciennes qui rayonnaient autour du forum d'Agustoritum si l'on ne dispose pas d'une "photographie"  rigoureusement exacte et précise  du tissu urbain et périurbain actuel où quelques traces rares  trahissent encore des travaux de grande ancienneté. Les plus vieux cadastres, les plus vieux plans et les cartes actuelles sont des documents irremplaçables mais les photos aériennes du dernier demi-siècle et celles de l'internet, plus récentes et fréquemment actualisées, permettent d'élargir  le champ d'investigation et de porter sur le terrain des jugements très réalistes.  
   Il est remarquable en particulier que ces images arrivent à trahir  des emprises vieilles de près de deux millénaires. Ainsi, des soubassements arasés par le temps et les exactions, cachés sous quelques centimètres de terre, se manifestent incidemment après un long temps  d'oubli pour orienter et asseoir - et en particulier au cours des derniers siècles - les  bases de nouveaux aménagements.

    Certes, j'ai  déjà parlé de cet état de fait mais je n'ai pas fini de vous en  montrer des exemples sur le cours des voies que nous serons amenés à étudier ensemble.

  Le paragraphe qui suit évoque un exercice d'assemblage de photographies aériennes qui devait me permettre - il y a 20 ans - une étude fine du tissu urbain  de Limoges et la détection espérée d'indices archéologiques. Une première remarque importante  s'imposa à moi dès les premières manipulations d'images. Elle illustre si bien ce qui vient d'être dit que je donnerai  à la fin de cette page ma vision du Théâtre d'Augustoritum.
                                       
                                       Une technique difficile . . .

 L'image ci-contre est un exercice de style : une mosaïque composée d'environ 25 clichés verticaux. La précision des détails est telle que dans sa version native, affichée à la définition de votre écran, l'image mesurerait 5 mètres de long.

   Les difficultés d'un tel assemblage sont importantes. D'abord, le "redressement" de chaque  image doit compenser l'assiette "non nulle" de l'avion autour de ses axes de roulis et de tangage au moment de la prise de vue. Il reste alors un  problème de géométrie qui tient au fait que chaque cliché est une perspective conique et non pas une stricte projection orthogonale mais cette "restitution" est une opération hors de portée de l'amateur au-delà de quelques points de calage.
  Les légères approximations que l'on est dès lors, obligé de tolérer lors de l'assemblage, bien que masquées par  l'expérience du graphiste, restent difficiles à maîtriser particulièrement en milieu urbain où les inévitables alignements de rues mettent à rude épreuve les ressources des logiciels d'infographie.
Limoges verticale

 Tel quel le projet était destiné à donner une image qualitative fidèle des aménagements urbains dans l'esprit de ce qui vient d'être exposé plus haut. Au terme de ce long travail , les tolérances que je m'étais fixées ont dérivé hors du canevas de base qui guidait le travail d'assemblage et une vacuole irrécupérable en l'état, s'est creusée entre la voie de Rancon (rue Albert-Thomas) et la voie de Chassenon ( rue Louis-Casimir-Ranson) : il aurait fallu reprendre la composition au centre du canevas en la resserrant sur les radiales ouest. Mais l'exercice était arrivé à son terme et déjà les images de l'internet qui gagnaient chaque jour en qualité, le rendait parfaitement inutile dans ses visées historiques.
    D'ailleurs les clichés, inclus ou non dans la mosaïque, peuvent toujours être étudiés individuellement ou repris pour des assemblages limités en nombre en tant que de besoin.

   L'intérêt est ailleurs . . .
 
  Que l'on songe par exemple au territoire protohistorique et antique de Chassenon dont on ne connaît encore pratiquement rien en dehors de la zone monumentale. Que l'on songe encore à l'oppidum de Villejoubert, haut lieu de notre histoire protohistorique dont nous sommes encore seul à connaître  quelques enclos et quelques structures agricoles. Et que l'on imagine qu'à chaque épisode climatique localement  favorable à la révélation d'indices archéologiques, on effectue "mécaniquement" une couverture photographique verticale sur ces sites affectés en majeure partie à la culture ou à la prairie donc susceptibles de livrer des traces de fossés et de substructions tenant à l'habitat et à l'ocupation du sol dans ces époques très reculées.
  En procédant ainsi on réunit toutes les chances de recueillir par compilation et au moindre prix, 
le maximum de renseignements  dans le minimum de temps de vol.

  Par contre et on le comprendra aisément, les  document renouvelés annuellement et publiés sur le net par l'IGN ou  Google - qui nous proposent une irremplaçable et rigoureuse topographie -   ne peuvent pas  prendre en compte une problématique de climatologie : ainsi, au niveau de la révélation de sites archéologiques  leur performance  est sévèrement filtrée par le jeu du hasard.

   Et de toute évidence, on voit qu'il ne serait pas opportun de renoncer à la chasse aux indices archéologiques à bord de nos petits avions de tourisme.




RUES  ET  MARGES
 ROUTIERES  D'AUGUSTORITUM

                    Persistance et pertinence d'une trame antique
                           dans le réseau routier périurbain jusqu'au début du XIXème siècle


   Nous aurons encore l'occasion d'observer  sur le territoire  de la petite région qui nous occupe - mais  nous l'avons déjà signalé - la présence de deux réseaux de voies antiques. Cette dualité est plus ou moins apparente selon les endroits et plus ou moins différenciée selon les aleas de situations politiques : raison de plus pour  être davantage attentifs aux interconnexions et aux superpositions des deux systèmes. Nous anticipons ci-dessous sur des remarques qui concernent plutôt des voies tardives mais qui en fait, éclairent l'ensemble du sujet, en répétant que selon toute évidence, ce sont les voies tardives qui ont le plus marqué le réseau de nos routes actuelles.

Calque cadastre
  Lors de la  lecture  du dernier ouvrage de Georges VERYNAUD:

"LIMOGES, naissance et croissance d'une capitale régionale",

paru en 1994 aux Editions de la Veytisou, mon attention fut attirée par des anomalies répétées dans le tracé de certaines  rues, telles que figurant à l'ancien cadastre de 1812 utilisé par l'auteur. Certaines églises ou chapelles étaient encore là pour suggérer une origine au phénomène. D'autres étaient depuis longtemps disparues mais l'histoire locale en gardait le souvenir.
  C'est alors que parut dans Travaux d'Archéologie Limousine, tome 17, 1997, sous la plume de Jean-Michel DESBORDES: "Cultes routiers en Limousin: du paganisme au christianisme".  Sans  partager nécessairement  les  restitutions d'itinéraires   de ce très savant historien,  j'appris   que    certains de    ces     vieux    lieux      de   culte   étaient   des     églises    paléochrétiennes,    c'est-à-dire
qu'elles avaient pu être créées dès le début du Vème siècle, aux temps du Bas-Empire et de l'antiquité déclinante.
 
  A l'exception de  St Pierre du Queyroix ( la petite rue Mireboeuf figure le reste d'un contournement ! Explication  ci-dessous), ces églises de l'antiquité tardive sont pour la plupart disparues :  St Martin (les Feuillants), St Paul, St Augustin ... avaient sans doute été initiées pour  remplacer des sanctuaires routiers païens.  On espérait ainsi   éliminer des pratiques  persistantes de dévotion populaire envers les anciens dieux.
  Pour fixer mon propos, on trouvera ci-dessus une copie du cadastre napoléonien de Limoges (1812), compilée et ajustée avec quelques plans de Georges Vérynaud, sur quelques axes de circulation porteurs d'une forte présomption de grande ancienneté.
   Or les vieux sanctuaires, selon notre courte expérience, étaient établis en leur temps en léger retrait des voies antiques. Les églises ou les lieux de cultes paléochrétiens qui les remplaçaient, semblaient au contraire avoir été établis sur l'espace public de la chaussée, comme la conséquence possible  d'un prosélytisme exacerbé, obligeant le voyageur à sacrifier au rite nouveau ou à tout le moins, à honorer le temple d'une visite .  Jusqu'à ce que, à terme, la route finisse par pousser un diverticule pour le contourner et que se  crée éventuellement une place publique autour de l'édifice, le  pérennisant ainsi  dans sa solennité.

      Les dérivations  indiquées  ci-dessus ne sont sans doute pas    isolées : j'y ajouterais l'Eglise St-Cessateur, rue des Pénitents Rouges  ...  L'image que nous en propose le plan de 1873, recouvre  un important croisement d'itinéraires dont  le  plus  tardif  s'enracine sur le  noeud  routier des Arènes et file vers les gués de Verthamont : observez    les
St Cessateur
petites rues qui y convergent et l'inflexion de la rue des Pénitents-Rouges qui va rejoindre le carrefour de Beaupeyrat, au sud. L'étendue du plan supporte en effet 5 voies - toutes époques antiques confondues - rayonnant autour ou à proximité de ce carrefour et  sur lesquelles nous reviendrons dans le cours des pages suivantes. La création de la rue Pétiniaud-Beaupeyrat amorcera la désuétude puis la disparition de la vieille rue dite  "Les 4 Chemins" qui conservait le souvenir d'un accès à la ville antique (flèche rouge tirant vers le haut, à droite), une entrée qui deviendra bien plus tard au Moyen-Age, la Porte Saint-Esprit.

 Ainsi pourrait être admise - au cas par cas - l'origine précoce de ces voies   dont les derniers édifices cultuels évoqués paraissent avoir affecté le cours deux ou trois siècles plus tard. 
  Et ce n'est peut-être pas l'effet du hasard si toutes ces liaisons suggèrées  dans le cadastre du début du XIXème , apparaissent en forte corrélation avec  les itinéraires antiques que nous avons mis en évidence dès la périphérie d'Augustoritum. Une seule liaison manque au cadastre de 1812, c'est celle de la Maison-Dieu au village des Casseaux. En revanche ce lien s'est fortement établi (ou rétabli ?) dans les  aménagements urbains de la fin du XIXème(sur quelles réminiscences éventuelles ?) . Nous y viendrons dans les pages suivantes.
Car prétendre fixer  des sorties routières sur les limites de la ville antique suppose que l'on aura assez d'arguments et de souffle pour prolonger les itinéraires en relevant  tout les 100 à 200 mètres , au pire tout les 500 mètres et sur des dizaines de kilomètres ininterrompus,  les vestiges  laissés par les constructeurs antiques. Qu'il s'agisse de détails matériels comme les tranchées de passage et d'écrêtement du relief, les chantiers de carriers, les dépôts récents des cultivateurs épierrant leurs labours, les déviations de ruisseaux sous des restes de ponceaux, les gués, les résurgences au bas des pentes issues des fossés comblés. . . Ou qu'il s'agisse des signes induits dans les cultures ou dans la végétation naturelle et sur lesquels nous ne voulons pas revenir.
   Toute autre démarche relèverait  au mieux, d'une fiction savante.
                                     
                                    La leçon des anciens

                                           
  Il n'en reste pas moins qu'en Limousin comme ailleurs on ne peut aborder le sujet des voies antiques ex nihilo.
  Dans ce domaine  deux siècles et demi de recherches, de trouvailles  et d'intimes convictions nous interpellent. Les nombreux écrits qu'une compilation érudite pourrait nous proposer, ne sont pas d'une égale fiabilité mais parmi ceux qui font référence aux détails du terrain ou à l'équipement remarqué et contrôlé des voies, les plus circonstanciés réservent parfois des notations dignes d'intérêt et que l'on aurait tort de négliger.
   Toutes les propositions et remarques qui ont pu être faites au cours de ce temps, forment ainsi un substrat qui permet de commencer un travail d'inventaire.  
  Moyennant quoi et pour autant qu'on en puisse  juger, Paul DUCOURTIEUX qui écrivait sur ce sujet en 1907 était très près des constats rapportés par le Sieur RAYET qui figurent ci-contre.
Manuscrit
   Entre temps on aura beaucoup divagué.
  Car il demeure  regrettable que l'on continue encore et trop souvent à se référer en écholalie - comme à d'incontournables principes - à des notions sans fondement véritable et à des aspects mal établis,  jamais vérifiés ni jamais remis en cause.  On en aura un aperçu avec les issues vers le sud du Pont-St-Martial.

Cela dit, on peut s'appuyer très fort sur ces principes . . . si c'est la seule façon de  les faire céder !

  Tout à fait opportunément vient de paraître en 2009, dans la revue à parution annuelle "Travaux d'Archéologie Limousine", une étude de Jean-Michel DESBORDES et Jean-Pierre LOUSTAUD intitulée : "Augustoritum / Limoges : à la recherche du gué fondateur de la ville antique et des carrefours suburbains".
  Une occasion rare pour les amateurs de chemins antiques de confronter des résultats issus de deux argumentaires très différents dans leur esprit.

 
 Les rues d'Augustoritum :

 le canevas antique de Jean-Pierre LOUSTAUD

   De l'antiquité à nos jours, les routes petites ou grandes sont le prolongement naturel des rues de la ville.
   Cela dit il apparaît bien illusoire d'espérer voir sur le territoire qui fut celui de la ville antique, plus  que quelques rares alignements conservés ici et là sur l'emplacement ou le passage de tel ou tel équipement antique.
   Heureusement, les rapports des érudits dans les deux siècles écoulés mais surtout la surveillance attentive des travaux urbains et les fouilles des archéologues (au premier rang desquels il faut placer Jean-Pierre LOUSTAUD) ont fait faire dans les 50 dernières années , un bond pharamineux à une connaissance qui place aujourd'hui Augustoritum au rang de  ville antique de France dont la topographie est la mieux connue.
Canevas Loustaud
   Notre copie du canevas "Loustaud" des rues de l'antique Augustoritum est  ici reporté sur le tissu urbain de la ville moderne.Notre travail ne prétend pas à l'exactitude absolue au décimètre près. Celle-ci est du ressort de son auteur.


   Le document est cependant suffisant précis pour reconnaître la rue cardinale principale (cardo maximus ) qui courait du Pont-St-Martial jusqu'à la Place d'Aine, longeant à l'ouest le forum (rectangle central sur fond rouge). Au nord de celui-ci, la rue décumane principale (decumanus maximus) allait de l'ancienne Croix-Mandonnaud (la bifurcation antique de  Peutinger :  carrefours des rues  Ferdinand-Buisson, Clos-Adrien, de Nazareth et Pierre-Brossolette) jusqu'à la rue des Allois dans l'enceinte du Puy-St-Etienne.


   Dès la création de la ville antique, une décennie avant notre ére chrétienne selon les historiens et durant les siècles de Paix Romaine, 
les sorties sur  ces axes majeurs correspondent (à une petite  ambiguité près) à des prolongements routiers très précis.
                                           
                                         Le Théâtre d'Augustoritum
 : la pérennité d'une emprise antique

    On sait depuis des temps immémoriaux qu'un théâtre antique existait près de l'entrée nord du Pont-St-Martial. Il se formait ainsi et sur ce lieu un espace monumental,  digne des grands itinéraires qui sortaient de la ville par le sud.
   Dès avant l'an mil, de très vieilles chroniques  signalaient en effet, l'existence d'un tel édifice. Au XVIIème siècle il subsistait encore des parties visibles mais les rares découvertes actuelles faites au hasard des travaux de voirie, ne permettent plus de retrouver son plan. Difficilement lisibles, les dernières mises au jour de substructions en bordure de l'Ecole Roger-Franck et au débouché de la petite rue Sainte-Félicité, en 1987,  ne contredisent pas l'idée que nous nous faisons de cet édifice.

      Car nous restituons ce Théâtre en fonction du bâti actuel. Il semble ainsi qu'il  pouvait présenter une forme semi-circulaire légèrement outrepassée. Car comment expliquer autrement la conservation encore très évidente, du long alignement courbe des façades qui borde à l'est l'ancien Faubourg (devenu rue) du Pont-St-Martial et l'amorce du chemin (l'Impasse des Teinturiers) qui deviendra l'un des accès à la ville du Bas-Empire.

      La cavea, (le demi cercle des gradins), pouvait être ouverte au sud - voire et au mieux, au sud-sud-est si l'on sollicite fortement l'ancien cadastre.
   C'est à dire que pour un spectacle d'après midi, une moitié des spectateurs avait le soleil dans les yeux et voyait une partie de la scène  éclairée en contrejour ou - au mieux ou au pire -  à l'ombre de son  mur de fond !
   Toute tentative de pallier cet inconvénient en proposant une autre orientation pour  l'édifice est vouée à l'échec :  la topographie  et la planimétrie actuelle ne font apparaître  aucune solution  satisfaisante. 
   En tout état de cause, il s'agissait sans doute d'un véritable "monument" dont le diamètre pouvait approcher les 200 mètres : à égalité alors avec le théâtre antique d'Autun, réputé le plus grand des Gaules. Une dimension troublante tant elle est loin des 82 mètres (au minimum il est vrai) proposés jusque-là par les fouilleurs qui en  retrouvent sporadiquement des substructions depuis une soixantaine d'années.

     Le Théâtre, le Pont d'Auguste,cela aurait pu avoir une autre allure que le simple gué d'Auguste.
 
     Mais au fait, au tout début  de la création de la ville, ni le pont ni le théâtre n'étant  encore construits, il pouvait bien y avoir  un gué à ce niveau sur la rivière : c'était peut-être cela le gué d'Auguste.
   
Une anomalie dans le tissu urbain :
images pour un Théâtre
                                             

     Verticale Pont SM    Pont cadastre

Théâtre SM La


possibilité


d'un très


grand


théâtre


Le Luc

  Cheminements de l'antiquité tardive et du Moyen-Age

    Et pour ne pas perdre une occasion de rechercher de vieilles réminiscences dans le tissu urbain moderne, voyons ce que pouvait être le débouché du Pont vers la ville depuis les dévasations du Bas-Empire et jusqu'à nos jours.
   Après la ruine de la ville coloniale, le chemin  venant du Pont, contournait le Théâtre (ou ce qu'il en restait) par le nord. L'Impasse des Teinturiers figure la suite de ce contournement et notre photo verticale de 1990 nous restitue les rues modernes que le vieux chemin d'accès à la ville murée a fixées. Son raccord avec la rue des Soeurs-de-la-Rivière est encore fossilisé par  l'implantation d'un long bâtiment au fond de la cour d'une ancienne caserne (point rouge sur toit d'ardoise).
  Puis c'est la remontée du haut de la rue des Soeurs-de-la-Rivière qui s'évase ostensiblement à droite pour rejoindre  la rue Orphéroux. Enfin, l'ancienne petite rue de la Planchette devenue la partie basse de  la rue des Petites-Maisons et son petit pont, une "planche" sur le ruisseau d'Anjoumart, aménageaient cette fin du parcours de l'antiquité tardive.
   Ainsi se rétablissait  la liaison vitale entre le  Pont et la ville murée du Puy-St-Etienne ( la Cité de l'Evêque) par une entrée qui deviendra au Moyen-Age,  la Porte Traboreu. Ce trajet est fléché en rouge.
   Pour mémoire, l'actuel chemin de la Font-Pinot rappelle le début d'un itinéraire qui pénétrait dans la Cité par la Porte du Chêne (flèches vertes).

Plan Tripon
Accès ville

 L'emprise du théâtre antique explique encore  la courbure du bas de   la rue du Pont-St-Martial (ancien cardo maximus) qui s'en trouve désaxée par rapport au Pont. La Civitas lemovicum n'eut longtemps qu'un seul pont et on voit encore ce que fut quelques siècles plus tard, le trajet desservant une ville médiévale nouvelle  qui s'érigeait au nord-ouest du Puy-St-Etienne, autour d'une motte féodale portant la tour d'un seigneur : c'était la Ville du Vicomte, le Château et on y pénétrait, venant du pont,  par la Porte Manigne (flèches jaunes).

  Nous nous retrouverons bientôt dans une autre page pour suivre à partir du Pont-St-Martial et sur quelques dizaines de kilomètres, les routes antiques majeures qui justifiaient la magnificence des monuments de cette sortie sud  d'Augustoritum.