ARCHEOLOGIE  AERIENNE
EN  LIMOUSIN



Paysages


Domaines, routes et gués gaulois et gallo-romains

                          Mais il est temps de partir vers le nord.

INDICATION                             Cartes IGN 1/25000ème Série bleue : voies vers Poitiers et sites riverains,
                       BELLAC Est n° 1929, BELLAC Ouest n° 1929, MONTMORILLON Ouest n° 1928, PERSAC Est n° 1828


 Après avoir libéré deux itinéraires croisés ( un certain sens de l'esthétique, vous avez remarqué) vers un large secteur est, sur le territoire de Bezeau, la voie romaine des Coutumes ( appelons-là ainsi puisque nous n'avons aucune certitude sur sa provenance, mais probablement Limoges/Augustoritum, ni sur sa destination, mais probablement Poitiers/Lemonum) va nettement s'infléchir vers l'ouest avant de revenir à l'ouest-nord-ouest.
Voie des Coutumes
 
   Nous la voyons ci-contre dans cette évolution qui vise à  contourner à distance respectable la Franche-Doire et les têtes de source de ses affluents de rive droite, par une courbe à l'immense rayon.

   Vous aurez noté ma remarque précédente, en voici donc une autre : il faut bien reconnaître qu'aucune  civilisation depuis l'antique n'a été capable de jouer avec les éléments naturels de façon aussi élégante. C'est un argument historique d'une grande évidence s'il en était besoin, en faveur de la "patte du romain" sur ces voies qui nous occupent  sinon sur les terroirs qui les entourent. 

   Notez en contrepoint la présence "artificielle" de la RN 147 qui a tranché brutalement dans les limites parcellaires il y a  250 ans.

Fragon Busserolles

                  Gros plan sur un parcellaire agricole antique 

                au sud-est de Bussière-Poitevine 

                                                                                                                       
Busserolle
   Recherche d'anomalies et d'indices historiques sur une image traitée en hyper-contraste. (l'astérisque localisera les micro-indices sur le cliché ci-dessous)

   Entre autres choses plus ou moins signifiantes : l'arrivée à la limite sud du domaine de Busserolles du diverticule venant de la voie des Coutumes et à droite, l'anomalie pédologique ( qui a trait à la nature et à l'apparence des sols ) de Chez-Lemade, déjà évoquée en seconde page : "Gaulois et gallo-romains". . . (petites flèches rouges).
 Sous fort grossissement on discerne d'anciennes limites de parcelles, des petits chemins d'origine incertaine ou des embryons de structures carrées,  rectangulaires ou rondes : rien qui puisse apporter un éclairage nouveau mais qui confirme le très vieil usage de cette terre (astérisque : détails invisibles sur les grands clichés présentés).
   Supposition : dès les temps antiques,  le domaine aurait pu être divisé en deux parties, au nord les terres de culture et au sud, les prés de fond de part et d'autre du ruisseau. Actuellement les deux entités sont séparées par un long chemin courbe en contrebas d'une terrasse de culture.

  Le domaine antique de Busserolles



 Busserolles, c'est la ferme moderne, en bas du cliché, au-dessus des deux étangs. Un grand terroir piriforme ( en forme de poire ) encore bien conservé dans le paysage, saute immédiatement aux yeux .


 C'est un des plus vastes terroirs gallo-romains que nous connaissions. Cet espace agricole vivrier se trouve bien évidemment associé à une grande ferme et à une villa, les deux entités se trouvant   généralement contiguës et pouvant constituer une même structure bipartite (voir précédemment Cassano-Curtis).

 On notera également la présence d'un ruisseau, argument important : la présence d'un point d'eau marquait la qualité d'un terroir agricole.
Busserolles
   Et, venant du sud et de l'embranchement des Folies, une voie de desserte pénètre dans la propriété agricole antique et remonte vers le nord avant de s'interrompre,  fossilisée sur ma photo oblique du paragraphe précédent, en léger décalage ouest de l'allée  actuelle de Busserolles.
 

  Ici, la villa n'était sans doute pas bâtie à l'emplacement de la ferme actuelle: le romain, le gallo-romain  nous l'avons dit, avaient horreur de vivre dans ces lieux humides et froids de fond de vallée.
  Elle  aurait  bien pu être établie par  contre, sur ce replat en légère pente vers le sud-est -  une orientation très prisée  - qui domine  la Gartempe à l'est  et  les terres de Busserolles au sud et qui se trouve aujourd'hui dans la zone d'extension de Bussière.

   Aujourd'hui encore cet espace antique présumé est  peut-être évoqué  par  cette  longue ligne courbe  qui  ne demande qu'à se prolonger et  à  se refermer et qui est jalonnée par un chemin et des limites de parcelles.  Un espace que nous surlignons en tirets rouges. A l'intérieur de cette enceinte,  hypothétique, un autre alignement courbe se remarque : des limites de propriétés qui prolongent, en légère courbe et par delà la place centrale, la rue Alexandre-Lizen qui délimite le haut du domaine, au nord. Mais, à part la situation probable de la villa, nous ne pouvons guère  tirer davantage  de ces constats.
   On peut penser  que durant cet épisode antique et en conséquence étroite de la présence d'une villa gallo-romaine dominant le domaine, il se forma ici précisément, non loin d'un lieu de culte païen, un vicus  qui deviendra en son temps un "bourg" autour d'un lieu de dévotion devenu chrétien.  En attendant la fondation d'une église au XIe siècle (étoile et croix).
Oves

   Retenons que les dessins actuels  de nos parcelles, les limites de propriétés, les grandes lignes de la voirie de nos villages et de nos bourgs, les grands  traits d'alignement du bâti . . . ne disparaissent jamais complétement du paysage. A l'archéologue de tenter de les repérer, d'en découvrir le sens et d'en tirer profit.
   

Henri IV
   Une  anecdote pour finir, en hommage à mon grand père et à son livre  "Lectures sur l'Histoire du Limousin et de la Marche" de J. B. Perchaud, sur lequel j'ai quasiment appris à lire. Simple évocation et un clin d'oeil qu'il n'aurait pas désavoué. Nous voici dans l'année 1605. Le grand domaine de Busserolles est toujours là : un soir de galerne, en voyage vers Limoges et sa Navarre natale, le roi Henri IV s'y arrêta pour passer la nuit.
   Des vieillards irrévérencieux racontent encore qu'on le sentit venir avant  de le voir arriver.

   Le lendemain, il était à Bellac chez le consul Génébrias.

 Une route antique vers Poitiers :

la voie des Coutumes 


   Laissons le grand domaine antique de Busserolles et le vicus de Bussière à l'attention des archivistes et des historiens  et revenons au trivium (bifurcation) des Folies.
    L'ingénieur romain assume son choix de parcours : plutôt que de s'allonger exagérément en contournant les zones humides par le nord, il pique à l'ouest pour aller passer à gué le ruisseau de Chez-Paulet en un endroit qu'il a choisi. Ceci fait il  remonte franchement au nord pour éviter une tête de source et revient ensuite à l'ouest-nord-ouest sur une orientation qui l'amènera  à distance, au Gué des Mâts sur la rivière Vienne.
                                 
                                  Derniers pas chez les Lémovices : la traversée des zones humides de Chez-Paulet et Chez-Mazéraud.

Chez Mazéraud
   Les images ci-dessus énoncent la problématique du cheminement antique et permettent du même coup de la résoudre. Pour ce faire, il faut mettre en oeuvre tout ce dont nous avons parlé jusque-là à propos des voies antiques de haute époque, disons le Haut-Empire et plus précisément le premier siècle de notre ère. Les arguments sont classiques : traversée des gués perpendiculaire au cours d'eau puis perchement rapide vers la hauteur, large rayon de courbure des virages toujours moyennés entre la route directe et l'évitement des zones humides. Penser également que certaines courbes sont dues à la présence de  zones d'habitat  . Ces dernières sont souvent très difficile à percevoir comme on le sait, sauf circonstances météorologiques,  terrains et cultures propices. Nous ajouterons des nuances à ces critères au fil de nos prospections.


La visite sur le terrain : surprise. . . surprise .

Gué de Chez-Coly

Images repérées sur le plan synoptique Google précédent.

Photo 1 :
Un jour, beaucoup plus tard, une route  utilisa le même gué mais attaqua tout de suite et directement la montée  
                  (flèche jaune) sans se soucier de la vieille voie romaine qui suivant sa propre logique, contournait quelque chose par la droite. Plus tard encore on fera un pont sur le ruisseau de Chez-Paulet, légèrement en amont, et il faudra faire une "chicane" pour rattraper l'assise de  la vieille route.

                 
Photo 2 : 450 mètres plus haut, la nouvelle route  recoupe à la perpendiculaire la vieille voie romaine qui reprenait là                          son cours vers l'ouest :
                   - à gauche , le bourrelé de la chaussée antique est toujours visible dans le champ sur 50 mètres environ. Il a  été attaqué en profondeur sur son flanc gauche; observez  notre cliché  : l'excavation  donne des remontées humides, l'herbe est plus verte. A partir de là, du côté de la Palinière vers l'ouest, le relief de la chaussée est complétement arasé. Le cliché de Google présente une autre attaque de récupérateurs de pierres, plus près de la route actuelle.

Photo 3 :
                   -  Exactement en face, à droite dans une prairie à moutons,  la voie est restée  intacte sur la moitié de son emprise. Passé le sommet du monument, en limite droite du cliché et forcément invisible, une pente symétrique rattrape la planéité de la prairie.
                    La photo a été prise en stationnant sur le rebord d'un  fossé ponctué par les grands arbres visibles sur la photo de Google, c'est le fossé conservé de la voie qui sert toujours de limite de propriété. Entre les deux flèches rouges, représentant donc la moitié de la largeur au sol, nous avons mesuré 20 mètres.
             On n'ose pas multiplier par 2 . . .  Car rien jusque-là ne nous avait préparé à observer une telle largeur !



La voie romaine des Coutumes dans la cité des Pictons


   Nous n'avons pas étudié la voie des Coutumes dans la traversée des terres des Pictons (le département de la Vienne actuellement). Cependant les images de Google et de Geoportail (IGN) se montrent assez explicites pour bâtir une stratégie de contrôle au sol qui ne devrait  créer ni grande surprise ni problèmes majeurs.
  Les photos aériennes sont particulièrement parlantes (mais non vérifiées au sol rappelons-le ! ) lors de l'arrivée de la Voie des Coutumes sur le bourg de Nérignac puis au passage à gué de la  "Grande-Blourde" au lieu dit "Le Gas": le gué en vieil occitan ( tel le Gué-de-Joubert : " Gajoubert ", mais plus au sud, vers Limoges, on trouve plus couramment  le terme "le Got").
Ce court passage qui aboutit au gué des Mâts sur la Vienne, nous a semblé intéressant à détailler car riche d'enseignements potentiels.

Nérignac
   
   Autour de la Grande-Blourde, sans que l'on n'y prenne garde et au bénéfice sans doute d'une configuration de terrain favorable, la voie des Coutumes se présente selon deux larges  ondulations qui représentent un véritable cas d'école. S'y ajoute - je ne l'avais pas encore signalé - la position du gué : un technicien romain implante ses gués, sauf cas de force majeure, en amont d'une confluence. Histoire de ne pas se retrouver  en cas de fortes eaux, avec deux crues superposées à l'endroit du passage : élémentaire !
   Cela dit, il faut considérer le cas échéant,  l'allongement du parcours et un second gué sur l'affluent pour justifier un choix différent : il n'y a pas de règles intangibles mais une adaptation intelligente et raisonnée à tous les cas de figures. Dans ce domaine et aux portes de Limoges nous avons repéré deux dérivations de ruisseau : l'une pour mieux implanter un pont, l'autre pour éloigner en amont une confluence gènante.

   Nous faisons figurer sur la même photo, une grosse flèche venant du sud. Elle suit la route actuelle (D 11) qui se trouve confondue jusque-là avec la ligne de faîte absolue de ces terres d'interfluve.
   Je veux indiquer par là la probabilité d'une importante voie romaine de première époque qui a dû arriver ici : elle s'unissait à la voie des Coutumes pour attaquer la montée vers la Vergnaudière et le plateau de la Busserolle.
Elle pourrait arriver de Limoges/Augustoritum transitant par notre "Voie Haute de l'Ouest" que j'ai déjà évoquée et la quittant pour passer à l'ouest des collines de Blond et par le "gas de Joubert"  (Gajoubert).


Sur le territoire des Pictons :
des voies, des gués et un camp légionnaire

                                                 

Camp de la Busserolle

Gué sur la Vienne

   Notez que sur ma première photo oblique ci-dessus, une longue dépression très nette, ponctuée par un arbre en boule, semble relier un angle du camp de la Busserolle à la voie tardive figurée en jaune. Ce petit chemin de liaison est indiqué par quelques flèches vertes. Cela amène un peu d'eau à mon moulin quand je dis que le camp pourrait être de création tardive et contemporain de la seconde voie.

                                            Un complément d'enquête au sol


  Restons chez les Pictons.

   L'année même où nous avons découvert le gué des Mâts il y aura bientôt 20 ans, il nous était venue la curiosité d'explorer au sol le dos de l'interfluve entre Vienne et Grande-Blourde, au sud de la ferme de la Vergnaudière : sans grand succès avouons-le, à part des routes modernes, toujours des routes modernes . . . avec quelques raccourcis intéressants cependant.
  Alors, récemment par opportunité, nous avons repris le problème à l'envers, attiré par les longs chemins agricoles qui figurent sur la carte IGN après Luchapt. Et nous avons roulé en voiture pendant  6 kilomètres de tronçons alignés, sur des voies parfois larges d'une vingtaine de mètres sans rencontrer sur la majeure partie du parcours, les nids de poule et les ornières habituelles des chemins ruraux . 
Chemin rural
Entre "Le Champ-de-la-Loge" et "La-Croix-de-Mérotte" , nous avons même pu accélérer fortement sur une pelouse rase qui recouvrait une chaussée empierrée, plus que parfaite sur les 500 derniers mètres.
Qui nous expliquera la conservation aussi exceptionnelle  d'anciens chemins agricoles ?

Gué
   Et finalement nous nous sommes retrouvé par le travers de l'Isle-Jourdain, sur des petites  routes de crête, départementales ou communales,  qui n'allaient pas tarder à rejoindre la Départementale 11, évoquée plus haut. Et  l'idée  d'une voie romaine venant de Limoges, plus directement que notre voie des Coutumes, s'est un peu éclairée.  Nous entrevoyons que des voies du Haut-empire, sur un certain nombre de passage faciles, aient pu fait le lit de voies plus tardives.

  C'est ainsi que passant à  faible distance du gué des Mâts, nous revenons sur cette voie tardive (flèches jaunes sur nos images) dont nous avons déjà parlé, qui vient du sud-est avec une logique utilitaire bien éloignée des usages auxquels  les militaires et leurs successeurs civils  nous avaient  habitué et qui va passer l'eau loin en aval, là où des hauts-fonds en travers de la rivière Vienne devaient faciliter le passage. Un lieu qu'on appellera "Le Port" et qui probablement, servit comme tel durant des siècles.

   Car l'époque avait changé, la "Paix Romaine" avait laissé  la place à des temps incertains : des hordes barbares venues du nord et de l'est,  semaient l'insécurité. L'Empire romain qui tenait toujours mais  n'était plus capable de les repousser,  tentait sans doute dans un premier temps de les assimiler. La puissance publique se montrait toujours  en mesure apparemment de construire de nouvelles routes; avec des chaussées moins larges, moins épaisses, trichant sans la récuser avec la ligne tendue si le léger détour permettait d'éviter l'escalade d'une crête, la  descente vertigineuse ou le décaissement d'une tranchée routière. Ce devait être le cas de cette dernière voie tardive dont les promoteurs  n'avaient pas cru bon de monter sur les hauteurs de la Vergnaudière et du camp de  La Busserolle et qui avaient en conséquence, quitté la ligne de crête à la première occasion.

  En regard des voies précoces du premier siècle  parfois difficiles à repérer, ces voies  tardives ont   orienté  de façon importante notre planimétrie et notre voirie d'aujourd'hui.
 Quelques-unes de nos routes et certains de nos chemins  actuels ont ainsi une origine antique : mais il est si facile de généraliser que l'on voit nombre  de chercheurs de voies antiques user et abuser du procédé.